Kit de survie pour l’opéra

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi soir, j’ai assisté, enchanté, à la première de Lulu d’Alban Berg, à l’Opéra Bastille, avec la stupéfiante Laura Aikin dans le rôle-titre.

Bien pédante l’entame ? Vous m’imaginez déjà, Figaro sous le bras et ballet dans le cul, sirotant ma flute de champagne me glosant sur la vulgarité du solo de haut-bois?

Détrompez-vous. J’étais enchanté parce que, pour une fois, je n’étais pas au quatrième balcon derrière une colonne, mais dans le parterre, à quelques rangs de l’orchestre, le tout pour la modique somme de 30 euros. Car n’étant pas très riche, je peux aller régulièrement à l’opéra, grâce à la politique tarifaire exceptionnelle pour les jeunes de l’Opéra de Paris, ce que se gardent bien de faire, au passage, les établissements cinématographiques.

Comment se fait-ce (poil aux)? La réponse est simple: les jeunes ne vont pas à l’opéra.

Rectification, certains jeunes y vont, je les déteste, et je les repère très vite, car ils sont victimes d’un degré de mimétisme à faire pâlir René Girard. Avant-hier, ils furent, une fois de plus, la seule ombre à ma soirée: hautains, pédants, errant par petits groupes, le dos vouté, lâchant des cris de prépubères, c’étaient bien les mêmes cas-soc’ que je me trimballe de Garnier à Bastille, qui errent dans les conservatoires et les salles de concert. Avec leurs gueules de clé d’ut, de khâgneux cubants, s’éventant avec le programme hors de prix,  ils vous reluquent dédaigneusement quand, n’ayant pas eu le courage de vous changer, vous vous pointez dans leur monde avec un sweat-shirt à capuches.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est que je reporterai ce même sweat-shirt ce soir à Bercy pour aller voir Rihanna. Mais ai-je une chance de les recroiser au concert de la diva  originaire de Barbade?

Malheureusement non. Et c’est le propos de cet article: motiver la jeunesse française à faire mentir un bouquin de socio vieux de quarante ans, La Distinction de Bourdieu. Car l’opéra n’est pas hype, mais plutôt vieux jeux, honnêtement ringard.  Vous n’y croiserez pas vos amis de la culture qui préfèrent se tordre de douleur sur leurs sièges devant les mises en scènes immobiles de Claude Régie  ( Brume de Dieu, Ode maritime autan d’envies de meurtre) et  les fellations live de Jan Fabre ( Prometheus Landscape II,  le retour du mauvais goût apocalyptique !).

Voici quelques points pratiques pour que vous, jeunes n’appartenant pas au groupe social sus-cité, n’ayez plus aucune appréhension à vous pointer à l’Opéra.

1. Le prix

C’est beaucoup moins cher qu’un concert de Rihanna et ça dure quatre heures.

2. La tenue

Je concède que le pittoresque, le folklore de la “tenue d’opéra” s’applique nostalgiquement à Garnier ou au Français, mais à Bastille, non. Tout simplement parce que la salle ressemble à un vaisseau de la Guerre des Etoiles; si vous êtes normalement con comme moi, vous ne résisterez pas à l’envie de fredonner, discrètement, le générique en entrant.
3. La musique classique.

Vous n’êtes pas un expert en oeuvres dodécaphoniques et vous pensez qu’Arnold Schoenberg est une marque de shampoing ? Pas d’inquiétude. S’il fut un temps où l’accès à la connaissance était réservé à l’élite, en trois minutes sur Wikipédia c’est réglé.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lulu_%28op%C3%A9ra%29

Ajoutez cinq minutes d’écoute d’Alan Berg, en commençant par sa sonate op.1 ( en admirant au passage la veste folle d’Hélène Grimaud).

On est d’accord qu’au début c’est chelou, mais peu à peu on se laisse prendre, et l’atonalité ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Musique_atonale)  devient ensorcelante et ludique.

Exactement comme Rihanna qui passe d’insupportable à dansant. Avouez que ce grand écart là est plus périlleux.

4. L’oeuvre

L’angoisse de cette sortie de lycée où la prof d’allemand vous avait coincé devant Wagner pendant cinq heures vous hante ? Le site de l’Opéra de Paris met des teasers en ligne pour que vous ne vous jetiez pas inconsciemment dans la gueule du loup.
http://www.operadeparis.fr/cns11/live/onp/opera_video/index.php?lang=fr&video_id=487

Et puis contrairement au théâtre, cette merde, à l’opéra il y a toujours des entractes pour vous enfuir si besoin, ou aller dîner et rattraper le train à l’acte suivant.

Dans le cas de Lulu, la mise en scène est limpide dans son propos comme dans sa forme ; les tableaux d’ouverture sont somptueux. Le sens y est clair, avec Jack l’Éventreur en guest, et il ne vous reste qu’à vous laisser saisir par l’émotion.

5. L’émotion

Je ne vais pas vous pondre une thèse de cognition, croyez-moi sur parole: l’opéra, c’est comme le cinémascope, ça vous prend par le ventre et ça remonte jusqu’au cerveau. L’inverse du cinéma français. C’est littéralement spectaculaire, sans comparaison avec une écoute sur disque.

Quand quarante gus, juste en face de vous, montent à pleins poumons dans les octaves, vous ne pouvez pas rester insensible. Vous êtes en première ligne, entre Jean-Baptiste Poux et Nicolas Mas, face à la mêlée des Blacks.

Vous pouvez avoir peur, certes, envie de rigoler, parfois, mal à la tête, toujours avec Honneger, mais vous en garderez une trace.

6. Le protocole

Un seul piège: applaudir au mauvais moment. En vous asseyant, repérez un couple de vieux habitués. Dès que le rideau tombe, regardez-les avant de faire quoi que ce soit. S’ils n’applaudissent pas, vérifiez qu’ils ne se sont pas endormis.

Donc, je récapitule. Si vous ne craquez pas pour le bar pendant les entractes et que vous dédaignez le connard qui vend le programme avec un accent snob, vous pouvez passer une soirée grandiose pour 30 euros, mais aussi enrayer l’effet d’aubaine qui veut que les promotions culturelles ne profitent qu’à ceux qui sont nés dans le groupe social “opéra”, et faire que ce gouffre à subventions publiques vous profite aussi à vous, parce que, comme l’a dit Arnold Schoenberg, vous le valez bien.

Pour les autres, rdv tout à l’heure à Bercy !

Oh na na, what's my name ?

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