Archives Mensuelles: janvier 2012

President Eric

"Il y a quelque chose de moi qui m'échappe chez les autres." King Eric

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce midi, attablé dans un pub en dégustant un “egg and sausage sandwich” bien gras, je matais d’un oeil morne un reportage sur le TGV Londres-Birmingham sur Sky News. Quand, tout à coup, les regards des sujets de la reine Élisabeth autour de moi ont convergé vers l’écran plasma comme un seul homme. Même les rougeauds attaqués à la Amstel ont déserté les fléchettes pour s’approcher. Un vent d’incrédulité aimantait tous les regards vers la news incroyable que déclamait, émue, la présentatrice : Cantona candidat de l’espoir en France (in englich in ze text).

Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé un tel bonheur. Sa sortie sur les banques l’année dernière n’était qu’un apéritif, il nous réservait le cookie aux pépites de chocolat pour 2012.

Je le vois déjà régler la question de la taxe Tobin en deux temps trois mouvements: le col de chemise bien relevé devant la commission parlementaire, Angela regarderait sans broncher ses escarpins made in RDA ( pas moi, l’autre, le pays des Trabi). Sans compter qu’en politique étrangère ce serait le tapis rouge : avec Canto président c’est tout le UK qui monte au front à chaque vote avec nous. Je parie qu’ils se convertiraient même à l’Euro s’il leur demandait. Fini de faire copain-copain avec les ricains…

On la tiendrait notre Europe guérie de la peste financière : ouverture des marchés de la City et Paris avec un pénalty dans les burnes du trader de l’année…  Conférences de presses énigmatiques à grand renfort de mouettes et de chalutiers dans les métaphores, troc de la Marseillaise pour un “Oh Ah Cantona » national…

On était trop jeune pour voter Coluche, mais là, la tentation est grande. Quoi de plus logique quand on a été King Eric, le digne successeur de Guillaume le Conquérant,  de devenir, pour cinq années épiques, President Eric.

Lettre de rupture à Facebook

 

 

 

 

 

 

Mon cher Facebook,

J’étais venu te voir, ce matin, comme d’habitude, juste après un salut à Gmail, mais dans un éclair de lucidité soudain, j’ai compris que nous n’étions plus chacun que l’ombre de nous-mêmes et que nous n’irions plus nulle part ensemble.

Je repense à ces sept années passées à tes côtés, quotidiennement, sans qu’une ne ressemble à l’autre. L’effervescence des premiers mois, et tous ces gens disparus avec qui, grâce à toi, je renouais. Le sentiment de force et de sécurité de t’avoir à mes côtés, toi qui as le pouvoir de tracer n’importe quel être humain croisé furtivement au détour d’une soirée en me liant à lui pour toujours. La fin de la solitude que tu m’avais promise et ces centaines d’autres, dont je pouvais lire les pensées, suivre les vies, à loisir.

Je suis resté soudé dans les moments difficiles, le succès et ses tentations mercantiles, ta passion des jeux débiles, tes scandales, ta boulimie d’événements, tes requêtes incessantes.

Puis, peu à peu, les voix les plus personnelles se sont éteintes, les statuts intéressants ont déserté les news, étouffés par les antiques contraintes sociales ressuscitées. Notre cercle d’amis, sans cesse grandissant, est devenu public, inamical. Les photos croustillantes se sont lissées, les dérives narcissiques de certains sont devenues criantes.

Dès lors, notre relation a entamé un inéluctable déclin vers la banalité, le commun.

Non, je ne me jetterai pas dans les bras d’un autre réseau social « pansement » pour t’oublier. Je ne minauderai pas sur Twitter, je ne paraderai pas au bras du fringant Google +. Je te laisse dans mes souvenirs émus du web, aux côtés de Friendset, MSN et Myspace. Et pour t’oublier plus vite, je préfère que nous ne restions pas amis.

Bien à toi.

RDA

How to be a Bio-âne

 

 

 

 

 

 

 

Pour une fois, je vais parler de quelque chose que je connais, le bio.

J’ai été initié à cette société discrète à l’époque où ses produits en provenance d’Allemagne et de Scandinavie s’échangeaient sous le manteau, où l’opinion publique nous assimilait au mieux à une bande d’hypocondriaques névrosés, au pire à des dissidents des témoins de Jéhova – avec qui les gens bios partagent un point commun: l’interdiction pour les enfants d’aller à la cantine, premier facteur de marginalité pour l’enfant bio. Et comme tout précurseur, j’ai subi la discrimination farouche de la plèbe: depuis l’école primaire où personne ne voulait aller goûter chez moi, jusqu’au lycée où manger du “Quinoa” n’évoquait pas l’absorption d’une céréale pour mes camarades.

Puis, à l’aube des années 2000, l’interdit se leva, et les réseaux de résistance bio sous-terrains sortirent au grand jour, acclamés dans les rues par la foule.
Vous connaissez la suite, le bio a envahi la grande consommation. Et les Babas poilus ont été rejoints par les Bobos en Louboutin…

Ma BIO-credibility étant établie, je fixe comme présupposé à cet article que vous avez décidé de vous-même de passer au bio.
Je ne cherche pas à vous convaincre en quoi que ce soit, c’est votre santé, votre argent, et votre droit d’aduler Fleury Michon.
Le projet est plutôt de vous décrire les principales étapes  à gravir dans cet univers complexe.
Car on peut traverser le bio comme Call of Duty (le jeu de guerre, je précise pour les filles et nos amis de la Culture), en mode débutant, hardened ou expert.
Panorama.

Niveau débutant: “les ersatz bio”

Il s’agit tout simplement de troquer vos produits habituels contre des produits bios aux sonorités exotiques.

Vous échangerez donc vos Cracottes pour du “Pain des fleurs”, votre Nescafé pour du “café d’épeautre ” et vos tisanes Lipton pour leurs équivalentes bios qui répondent aux doux noms de “Jambes légères”, “Soin du foie”, “Digestion” et, ma préférée , saveur fenouil et aneth, “Ménopause tranquille”.

Toute une poésie. Sans vous parler des joies du name dropping de produits bio entre initiés…

Assoiffés d’expériences nouvelles, de légumes et céréales inexplorés (que de promesses dans le mot “panais” ou “potimarron”), ne tombez pas dans le piège des ersatz sophistiqués type faux Nutella ou faux Pépitos… Restez-en aux produits de base quitte à faire des écarts.
Excepté le fait que pour 50 euros, vous repartirez avec deux tranches de jambon, trois carottes et une pomme, votre vie ne sera pas bouleversée. A moins de lorgner sur le…

…Niveau rookie: “la bio way of life »  ou  « la fin du plaisir”

Changer pour des produits plus sains et plus chers est tout à fait rationnel.

La suite l’est moins et vous demandera plus de travail. Pour poursuivre dans la logique du sain, il faut élargir sa pratique du bio à la préparation des aliments. Et c’est là que le bât blesse.

Vous comptiez faire dorer votre superbe sole meunière à 20 € à la poêle ? Que Nenni ! Direction le vapocuiseur !Un objet de torture, qui transforme tous les “bons” aliments en purée fade gorgée d’eau – mais en conservant les sels minéraux.

À partir de là, c’est l’escalade. Depuis la cuisine, le bio se répand partout dans votre intérieur, direction la salle de bain: gel douche à la tomate, maquillage sans parabène, déodorant “24H-Poireau” et dentifrice à l’argile… Le pire, misère des misères: les soins de visage. Depuis que mon amie s’est convertie aux crèmes bio, j’ai la sensation olfactive qu’elle vient se coucher tous les soirs avec un œuf pourri écrasé sur la figure. Nous avons même rebaptisé ses produits préférés: “Brise de renard”, “Bouquet champêtre automnal” et “Flagrance d’étable””.
Vous avez compris la mécanique, même tarif pour le rayon vestimentaire, adieu confort et volupté, bonjour linge qui pue pour cause de lavage aux galets, avec une mention spéciale pour la couverture 100% laine bio ou l’impression, chaque soir renouvelée, d’avoir une vraie biquette avec soi sur le canapé.

Personnellement, je stagne à ce niveau depuis une quinzaine d’années. Mais j’ai pu observer, de l’autre côte de la frontière, mes maîtres, ceux qui ont osé passer au…

…Niveau Expert : « vers l’infini et au-delà. »

Pas de fioritures. Vous êtes un expert bio si vous pouvez:

– boire un jus d’herbe – Green Magma- tous les matins;

– renoncer à l’épilation;

– ne manger que du raisin rouge pendant une semaine matin, midi et soir- la fameuse “cure de raisin”;

– renoncer au téléphone portable, au micro-ondes et à la wifi;

– jeûner une à trois semaines dans l’année;

– renoncer aux antibiotiques;

– boire votre urine;

Voilà. Vous êtes toujours chauds pour le bio ? On en reparle aux Nouveaux Robinsons…

Histoires de poignet

De la branlette créative

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Approchant tranquillement de la trentaine, nous nous astiquons depuis environ quinze ans. En quinze ans, notre branlette a-t-elle changé? Comment nos couches de vécu sont-elles venues se superposer ?

Dans cet article de fond, je voudrais aborder en particulier la branlette imaginative, j’entends par là une branlette sans support de projection pour focaliser son esprit. Ni vidéo x, ni magazine, ni session Facebook, seuls avec “le borgne”, essayant de faire “pleurer le môme”, semi-conscients, parfois les yeux clos, nous divaguons, nous projetons, nous imaginons…

Je distingue trois grandes catégories de branlettes imaginatives:  la familière, la proustienne et la compilatrice.

La familière est celle qui demande le moins d’efforts. Elle se fixe soit sur un fantasme récurrent bien connu de nous et qui marche à chaque fois, soit sur une excitation récente (ce pantalon blanc moulant vu hier soir, cette vidéo décidément originale… ). Inépuisablement, on reprend l’idée dans les grandes lignes sans trop l’agrémenter, on refait encore et encore le match. Efficacité, gain de temps et résultat garanti, mais jouissance assez médiocre.

Deuxième catégorie, la “proustienne”. Essentiellement biographique, il s’agit de recréer avec le plus d’exactitude un moment érotique vécu. Là, notre esprit doit reconstituer l’impression sensorielle en ne ménageant aucun aspect: l’apparence bien sûr, mais aussi les parfums, la texture des vêtements, des cheveux, de la peau, la chaleur du souffle, l’intonation d’une parole, le contexte, l’instant qui a suscité cette cristallisation ressuscitée. Il faut se donner bien sûr un peu de mal, parfois même répartir la construction du souvenir sur plusieurs «sessions» car un détail pertinent peut toujours éclore de cet état transcendantal proche du rêve. Jouissance nostalgique.

Enfin, la compilatrice, sûrement la plus intéressante, car il s’agit stricto sensu de branlette créative. Je pense que chaque mec dispose en lui d’un patrimoine de données excitantes qu’il compile, sur quinze années ou plus, sans les oublier. A chaque occasion, une infinité de possibles s’ouvre à lui, tous les assemblages sont permis, sans souci de chronologie ou de crédibilité.
On peut donc combiner la fille sur laquelle on fantasmait en 4ème ( dangereux quand même ) avec une artiste R&B (Rihanna, mais dans sa tenue du clip “All of the lights” ) qui nous susurre d’une voix suave le texte original d’une partenaire réelle, au cours d’une soirée sympa qui a vraiment eu lieu, dans un enchaînement calqué sur une fiction pour adulte, de qualité, bien entendu. Jouissance dantesque.

Merveilleuse parenthèse hors de la vie pragmatique, création spirituelle de haut vol, remettons la branlette à sa place, le 10e Art, rien de moins.

Kit de survie pour l’opéra

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi soir, j’ai assisté, enchanté, à la première de Lulu d’Alban Berg, à l’Opéra Bastille, avec la stupéfiante Laura Aikin dans le rôle-titre.

Bien pédante l’entame ? Vous m’imaginez déjà, Figaro sous le bras et ballet dans le cul, sirotant ma flute de champagne me glosant sur la vulgarité du solo de haut-bois?

Détrompez-vous. J’étais enchanté parce que, pour une fois, je n’étais pas au quatrième balcon derrière une colonne, mais dans le parterre, à quelques rangs de l’orchestre, le tout pour la modique somme de 30 euros. Car n’étant pas très riche, je peux aller régulièrement à l’opéra, grâce à la politique tarifaire exceptionnelle pour les jeunes de l’Opéra de Paris, ce que se gardent bien de faire, au passage, les établissements cinématographiques.

Comment se fait-ce (poil aux)? La réponse est simple: les jeunes ne vont pas à l’opéra.

Rectification, certains jeunes y vont, je les déteste, et je les repère très vite, car ils sont victimes d’un degré de mimétisme à faire pâlir René Girard. Avant-hier, ils furent, une fois de plus, la seule ombre à ma soirée: hautains, pédants, errant par petits groupes, le dos vouté, lâchant des cris de prépubères, c’étaient bien les mêmes cas-soc’ que je me trimballe de Garnier à Bastille, qui errent dans les conservatoires et les salles de concert. Avec leurs gueules de clé d’ut, de khâgneux cubants, s’éventant avec le programme hors de prix,  ils vous reluquent dédaigneusement quand, n’ayant pas eu le courage de vous changer, vous vous pointez dans leur monde avec un sweat-shirt à capuches.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est que je reporterai ce même sweat-shirt ce soir à Bercy pour aller voir Rihanna. Mais ai-je une chance de les recroiser au concert de la diva  originaire de Barbade?

Malheureusement non. Et c’est le propos de cet article: motiver la jeunesse française à faire mentir un bouquin de socio vieux de quarante ans, La Distinction de Bourdieu. Car l’opéra n’est pas hype, mais plutôt vieux jeux, honnêtement ringard.  Vous n’y croiserez pas vos amis de la culture qui préfèrent se tordre de douleur sur leurs sièges devant les mises en scènes immobiles de Claude Régie  ( Brume de Dieu, Ode maritime autan d’envies de meurtre) et  les fellations live de Jan Fabre ( Prometheus Landscape II,  le retour du mauvais goût apocalyptique !).

Voici quelques points pratiques pour que vous, jeunes n’appartenant pas au groupe social sus-cité, n’ayez plus aucune appréhension à vous pointer à l’Opéra.

1. Le prix

C’est beaucoup moins cher qu’un concert de Rihanna et ça dure quatre heures.

2. La tenue

Je concède que le pittoresque, le folklore de la “tenue d’opéra” s’applique nostalgiquement à Garnier ou au Français, mais à Bastille, non. Tout simplement parce que la salle ressemble à un vaisseau de la Guerre des Etoiles; si vous êtes normalement con comme moi, vous ne résisterez pas à l’envie de fredonner, discrètement, le générique en entrant.
3. La musique classique.

Vous n’êtes pas un expert en oeuvres dodécaphoniques et vous pensez qu’Arnold Schoenberg est une marque de shampoing ? Pas d’inquiétude. S’il fut un temps où l’accès à la connaissance était réservé à l’élite, en trois minutes sur Wikipédia c’est réglé.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lulu_%28op%C3%A9ra%29

Ajoutez cinq minutes d’écoute d’Alan Berg, en commençant par sa sonate op.1 ( en admirant au passage la veste folle d’Hélène Grimaud).

On est d’accord qu’au début c’est chelou, mais peu à peu on se laisse prendre, et l’atonalité ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Musique_atonale)  devient ensorcelante et ludique.

Exactement comme Rihanna qui passe d’insupportable à dansant. Avouez que ce grand écart là est plus périlleux.

4. L’oeuvre

L’angoisse de cette sortie de lycée où la prof d’allemand vous avait coincé devant Wagner pendant cinq heures vous hante ? Le site de l’Opéra de Paris met des teasers en ligne pour que vous ne vous jetiez pas inconsciemment dans la gueule du loup.
http://www.operadeparis.fr/cns11/live/onp/opera_video/index.php?lang=fr&video_id=487

Et puis contrairement au théâtre, cette merde, à l’opéra il y a toujours des entractes pour vous enfuir si besoin, ou aller dîner et rattraper le train à l’acte suivant.

Dans le cas de Lulu, la mise en scène est limpide dans son propos comme dans sa forme ; les tableaux d’ouverture sont somptueux. Le sens y est clair, avec Jack l’Éventreur en guest, et il ne vous reste qu’à vous laisser saisir par l’émotion.

5. L’émotion

Je ne vais pas vous pondre une thèse de cognition, croyez-moi sur parole: l’opéra, c’est comme le cinémascope, ça vous prend par le ventre et ça remonte jusqu’au cerveau. L’inverse du cinéma français. C’est littéralement spectaculaire, sans comparaison avec une écoute sur disque.

Quand quarante gus, juste en face de vous, montent à pleins poumons dans les octaves, vous ne pouvez pas rester insensible. Vous êtes en première ligne, entre Jean-Baptiste Poux et Nicolas Mas, face à la mêlée des Blacks.

Vous pouvez avoir peur, certes, envie de rigoler, parfois, mal à la tête, toujours avec Honneger, mais vous en garderez une trace.

6. Le protocole

Un seul piège: applaudir au mauvais moment. En vous asseyant, repérez un couple de vieux habitués. Dès que le rideau tombe, regardez-les avant de faire quoi que ce soit. S’ils n’applaudissent pas, vérifiez qu’ils ne se sont pas endormis.

Donc, je récapitule. Si vous ne craquez pas pour le bar pendant les entractes et que vous dédaignez le connard qui vend le programme avec un accent snob, vous pouvez passer une soirée grandiose pour 30 euros, mais aussi enrayer l’effet d’aubaine qui veut que les promotions culturelles ne profitent qu’à ceux qui sont nés dans le groupe social “opéra”, et faire que ce gouffre à subventions publiques vous profite aussi à vous, parce que, comme l’a dit Arnold Schoenberg, vous le valez bien.

Pour les autres, rdv tout à l’heure à Bercy !

Oh na na, what's my name ?